15 mai 2021

Revue de presse : "Le seigneur du désordre", autobiographie de Christopher Lee

Depuis Scaramanga, le « méchant » du James Bond L'Homme au pistolet d'or jusqu'au comte Dracula, en passant par le magicien Saroumane du Seigneur des Anneaux, la remarquable carrière de Christopher Lee, qui couvre soixante-six années, a ravi et terrifié tous les publics. Mais sa vie se révèle être aussi étrange que ses films. La famille maternelle de Lee descend de la noblesse italienne ; le fait d'avoir grandi au sein d'un foyer atypique fut contrebalancé par une éducation anglaise classique,
et ayant achevé ses études dans des établissements prestigieux, Christopher Lee s'engage dans la Desert Air Force, puis dans les Special Forces, et connaît les dramatiques expériences de la guerre. Après la deuxième guerre mondiale, il entre dans le monde bizarre du cinéma britannique. Le vif succès qu'il rencontre en interprétant le rôle-titre dans
Frankenstein s'est échappé marque le début de plusieurs décennies de triomphes cinématographiques, parmi lesquels

La Vie privée de Sherlock Holmes, The wicker Man, Sleepy Hollow et Star wars. Écrite avec un style inimitable et un esprit distancié, cette autobiographie dévoile les étonnantes expériences de l'homme que le Guardian a appelé « l'acteur le plus cool de la planète ».

(https://livre.fnac.com/a5806079/Christopher-Lee-Le-seigneur-du-desordre)

Je vous propose des extraits choisis.


"– Que dirais-tu de devenir acteur, Christopher ? 

Grisé par le Chianti et le ton persuasif d’un homme habitué à convaincre ses interlocuteurs que la seule force de volonté pouvait suffire à surmonter les pires obstacles, je m’exclamai sans hésiter : 

– Quelle belle idée ! Cela me plairait énormément. 

Tout était dit. Il fut convenu que j’allais devenir riche et célèbre et nous passâmes à d’autres sujets. À nul moment, nous ne nous arrêtâmes à l’objection qu’en vingt-cinq ans de ma courte vie, mes seules expériences de comédien s’étaient limitées à deux pièces en classe prépa, un sketch au collège et, durant la guerre, un simulacre de pilotage au-dessus du col de Foggia. Une décision venait d’être prise, comme seul un Carandini savait le faire. Je n’accordais pas plus de temps à établir par quels moyens je parviendrais à m’introduire dans le métier. Aurais-je voulu y réfléchir que je n’aurais su comment m’y prendre. Sur le sujet, j’étais ignare. La seule entrave que je prévoyais, c’était ma mère. Comme j’eus raison ! Elle s’opposa énergiquement à cette lubie et s’ensuivit une mémorable dispute. Elle décréta que faire l’acteur était indigne, tout juste bon pour des vauriens dénués de morale, et, au plus fort de la querelle, elle se répandit en calomnies à l’égard de Sir Henry Irving, de Gerald Du Maurier et de Caruso. Au bout du compte, je réussis plus ou moins à tempérer son préjugé quand j’abattis ma carte maîtresse : l’épisode australien des Carandini. (Depuis, la fille de ma sœur, Harriet Walter, m’a rejoint dans la profession, comptant parmi les comédiennes les plus illustres de notre temps.) Aidant le projet à prendre forme, Niccolò organisa pour moi un rendez-vous avec un ami italien, un ancien avocat nommé Filippo del Giudice, qui dirigeait la Two Cities Films, alors en collaboration avec la Rank Organisation. Je me rendis à son bureau d’Hanover Square. Tandis qu’il m’observait de haut en bas, il me confia toute l’admiration qu’il portait à Niccolò, puis conclut que je correspondais exactement au genre de personne qu’on recherchait. Il m’envoya ensuite au bout du couloir voir Josef Somlo en vue d’établir un contrat. Joe également m’examina de haut en bas, mais prit plus de temps avant de trancher. 

– Mais pourquoi diable Filippo me fait-il perdre mon temps avec vous ? Vous êtes bien trop grand pour être acteur. 

Après quoi il m’envoya auprès de David Henly et Olive Dodds dans le bureau de la Rank à South Street. Ils avaient déjà recueilli plus de soixante-dix débutants auxquels la Rank dispensait des cours pour parfaire leur technique. Un de plus, un de moins, quelle différence ? On me fit signer un contrat de sept ans avec une mise à l’essai d’un an qui me fit percevoir d’emblée dix livres par semaine. L’année 1947 débutait donc a priori sous de bons auspices. À défaut de mieux, je pouvais déjà m’offrir des bières. J’emménageai à Chelsea, dans un appartement en sous-sol, près d’un métro qui me conduirait quotidiennement au studio. Je le partageais avec un excentrique : un ancien colonel de l’armée indienne appelé Patrick Miller qui prenait l’Almanach de Gotha pour une bible. Il vouait une véritable passion à l’impératrice-reine consort Victoria, ou quelque autre grande dame de haut rang. Il gérait le St Petersburg Club qu’il avait fondé à l’intention des émigrés russes, mornes groupes essentiellement occupés à ruminer le triste sort de leur tsar. Patrick, qui ne sortait jamais sans parapluie, en possédait deux, l’un qu’il appelait « l’évêque », l’autre, « le curé ». Si le second le protégeait lorsqu’il pleuvait, le premier restait toujours fermé. Quand d’aventure le mauvais temps le surprenait en possession du parapluie des jours radieux, il préférait rentrer trempé, même si la pluie tombait à verse. Maintenant que la voie vers le succès m’était ouverte, je l’attendis. Mais rien ne vint. Ma belle carrière à peine éclose semblait finie. Pris dans le courant des fraîches recrues de la firme Rank, j’étais comme eux lié par contrat, mais trop novice et maladroit pour qu’aucun cinéaste n’eût intérêt à m’engager. On alla même jusqu’à me dire que j’aurais mieux fait de me proposer à la Korda, car à la Rank, les scénaristes ne prévoyaient jamais si « grand ». Finalement je décrochai ma première apparition au cinéma dans le film de Terence Young, L’Étrange Rendez-vous (Corridor of Mirrors). Tout metteur en scène débutant qu’il était, il avait eu l’habileté de palier à ma grande taille en m’employant assis à une table dans une séquence de cabaret. J’y incarnai un certain Charles – sans patronyme – entouré de quatre autres comparses sans plus de relief, joués par Lois Maxwell, Mavis Villiers, Hugh Latimer et John Penrose. Je me bornais à commenter l’entrée en scène d’Eric Portman. Pour seule réplique, j’ironisais sur la superbe de la vedette : « Regardez là-bas, juste à l’entrée : Lord Byron. » La scène fut tournée au Studio Pathé des Buttes-Chaumont à Paris. Il y faisait un froid de canard, à l’intérieur comme au dehors, malgré le chauffage poussé à fond. Personne ne jugea bon de me suggérer l’astuce du pull-over enfilé sous la chemise. Moins pour mon bien-être que pour les besoins du film, le cinéaste me fit la grâce de me prêter son beau veston. Loin des plateaux, Terence Young écarta avec tact les idées que m’avaient inspirées mes cours d’acteurs, qui ne juraient que par la méthode Stanislavski. Tout en longeant les rues pavées menant au studio, je m’étais lancé dans un discours sur l’excellence de Poudovkine et d’Eisenstein que j’illustrais d’exemples précis. 

– Avant de chercher à maîtriser le « quatrième mur », me dit Terence, il te faudrait d’abord apprendre à t’orienter dans un décor sans te cogner dans les trois autres." (pages 148-151)

"À force de remplacer Stewart Granger sur les auditions, je décrochai un vrai petit rôle dans un de ses films, une surprise inespérée. Basil Dearden, qui dirigeait Saraband for Dead Lovers, m’avait confié le personnage du duc Anthony von Wolfenbuttel qui adressait un doux sourire à Joan Greenwood, du haut d’un cheval qui s’éloignait dans le lointain. Quand vint le moment de crier « moteur », on décréta de but en blanc qu’on risquerait de me confondre avec Granger. On me dota d’une perruque blonde et d’une monture blanche, la veille même de Noël. Malgré ces efforts, Stewart et moi devions encore trop nous ressembler car ma scène fut coupée au montage." (page 153)

"Acteur désormais indépendant, j’entrepris donc de me débrouiller par mes propres moyens. Aussitôt, la chance me sourit : j’obtins un rôle au cinéma suite à un bref entretien avec l’Américain Raoul Walsh dans un couloir de la Denham. Ce dernier avait perdu un œil en conduisant sa voiture à cause d’une pierre qui avait jailli de la route. Avant l’accident, il avait été un jeune premier hollywoodien, très comparable à Douglas Fairbanks. Quoique borgne, cet ancien acteur devenu cinéaste n’avait rien perdu de son énergie et de son charisme. Il ne me posa que deux questions : 

– Parles-tu espagnol ? Sais-tu manier une épée ? 

À chacune d’elles, je répondis par l’affirmative. 

– C’est bon, le boulot est à toi. 

Cela s’annonçait de bon augure, pensai-je alors. Celle illusion serait de courte durée, mais, sur le moment, j’étais ravi. Il s’agissait d’une production Warner, Capitaine sans peur (Capitain Horatio Hornblower, R.N.). À la Denham, on construisit un navire qui attira bientôt Jock Easton et tous les cascadeurs du pays. Dans le rôle d’un capitaine espagnol qui, bien que battu par Hornblower, s’offusquait à l’idée de devoir retirer ses couleurs, j’avais très peu de texte à dire (en castillan, qui plus est), mais je jouissais du privilège de me battre en duel avec le héros. Gregory Peck, mon adversaire, était bien plus qu’une simple vedette, c’était une star américaine, connue dans le monde entier. Je n’avais jamais eu l’occasion d’en approcher auparavant. Il me marqua moins par ses habiles mouvements d’escrime (comme pour moi, c’était son premier duel à l’écran) que par le soin qu’il apportait à se poster avec son acolyte, Robert Beatty, de chaque côté de la caméra afin de m’aider à orienter mon regard lorsque j’étais cadré de face. À l’occasion, certaines vedettes s’épargnent cette peine et vont s’asseoir loin du plateau pour se plonger dans leur journal, mais par bonheur, elles restent rares. L’intérêt que Walsh portait aux rôles secondaires (comme Stanley Baker en compère du maître d’équipage) me fit entrevoir la différence qui opposait films britanniques et américains. En général, ces derniers gagnaient un supplément d’éclat en étoffant leurs personnages de second plan, leur consacrant une scène ou deux pour mieux cerner leurs caractères. Les Britanniques n’en faisaient rien ; même à l’époque, le temps manquait. Notre fonction de comédien consistait moins à jouer des rôles qu’à compléter la toile de fond." (pages 180-181)

"Comme j’avais compris très tôt que mon physique d’étranger me desservirait dans mon propre pays, je résolus de louer mes services au-delà de nos côtes. Si je voulais un jour accéder à la célébrité, il me fallait devenir un acteur international. Mais combien de temps tout cela prendrait ? Sur le moment, je n’aurais su le dire. Parmi l’éventail flou de mes compétences, j’étais certain de pouvoir compter sur ma maîtrise des langues étrangères – que je pouvais d’ailleurs cultiver à peu de frais. Si par bonheur un petit rôle me permettait de m’expatrier temporairement, cela me laissait largement le temps d’approfondir ma connaissance de la langue locale. Je m’y appliquai assidûment, ne manquant pas de le faire savoir. Un certain nombre d’apparitions au cinéma s’offrirent à moi. Entre le rôle épisodique et le personnage plus ambitieux, j’acceptais tout ce qui se présentait. En Sir Felix Raybourne dans Paul Temple Returns, polar inspiré du fameux personnage radiophonique créé par Francis Durbridge, on me soupçonnait à juste titre de perfidie. Je fus de même marchand d’esclaves dans Babes in Baghdad, une production des frères Danziger mettant en vedettes John Boles, Paulette Goddard et Gypsy Rose Lee. Lors de son tournage en Espagne, je rencontrai plusieurs grands noms de la tauromachie. J’enchaînai en incarnant l’aide de camp du baron Gruda dans Le Corsaire rouge (The Crimson Pirate) essentiellement tourné en mer, au large de l’île Ischia. Les caméras ne se mettaient en marche qu’une fois la terre sortie du cadre. C’était le premier film en couleur d’Otto Heller, notre directeur de la photographie, et, en dépit d’un costume vert doublé de velours, dur à porter sous un soleil étincelant, j’étais ravi d’être si bien assorti à l’azur méditerranéenne." (pages 194-195)

Rencontre avec Boris Karloff (pages 207-208)

"La première fois que je le rencontrai, aux studios Southall, il avait déjà dépassé la soixantaine et, depuis 1931 (année où il connut la célébrité grâce à la créature de Frankenstein), cela faisait déjà un quart de siècle qu’il faisait frémir le grand public en incarnant une ribambelle d’êtres corrompus et repoussants. Il n’éprouvait aucun regret à toujours jouer ce genre de rôles. 

– Les acteurs catalogués n’ont plus à craindre le chômage, affirmait-il. S’il ne s’impose pas dans un registre bien défini, le comédien aura peu de chance de se faire connaître des spectateurs. 

Je ne désirais pas spécialement être cantonné à un seul type de personnage, mais je soupesais la pertinence de son propos. Je n’ambitionnais pas davantage de suivre ses traces en me faisant connaître dans le circuit des films d’horreur. J’appris bientôt à ne plus user de ce dernier mot. Boris lui-même en éprouvait une assez profonde aversion, même pour désigner d’horribles navets. Il préférait parler de « macabre » et de « fantastique ». J’avais toujours eu grand plaisir à le voir jouer, ainsi que ses fréquents partenaires Peter Lorre et Bela Lugosi. Mais à mon sens, la grande époque du film « macabre et fantastique » appartenait aux années vingt et début trente, et ce n’était pas, de prime abord, le style de rôle que je recherchais. En écoutant Boris parler, on recueillait de riches enseignements purement techniques, comme les moyens de ne pas suffoquer sous un épais masque de monstre. Il m’encouragea aussi à persévérer dans mes efforts. N’avait-il pas lui-même dû effectuer une soixantaine de courtes apparitions dans de multiples films de seconde zone avant de croiser enfin la chance de se faire connaître une fois pour toute ? 

– Le vrai grand rôle, quand il se présente, soulignait-il, est une aubaine à ne pas rater."

Combat à l'épée contre Errol Flynn (page 213)

"Puis en jouant dans L’Armure Noire (The Dark Avenger), je fus blessé par Errol Flynn. Comme nous ne nous étions jamais croisés, je ne pouvais pas imaginer qu’il le fît exprès. Sur ce tournage, j’interprétais un officier des troupes françaises qui se chargeait de contrecarrer les plans de Flynn. Nous brandissions d’énormes sabres, ses mains gantées, les miennes à nu. C’était un duel censé durer quatre bonnes minutes pendant lesquelles je combattais essentiellement son cascadeur, le champion olympique britannique de sabre Raymond Paul. Il s’écroulait dans la cheminée, dégringolait les escaliers, mettait en pièces le mobilier en m’envoyant certains morceaux à la figure. 

Rupert Davies et Yvonne Furneaux furent les témoins de l’énergie inattendue avec laquelle Flynn se rua dans l’escarmouche dans le dernier plan. En dérapant dans son élan, il envoya un coup violent sur ma main droite et me transperça presque l’auriculaire. 

– Oh, putain de merde ! s’écria Flynn, voyant jaillir le sang. 

– Je ne vous le fais pas dire, confirmai-je. 

On me banda immédiatement et nous reprîmes notre passe d’armes, mais mon petit doigt resta courbé à tout jamais."

La Hammer cherche un comédien capable de jouer la créature de Frankenstein (page 229)

"Après dix ans passés à l’exercer, je me retrouvais presque au même point qu’à mes débuts : encore « trop grand », « trop typé étranger » et (quasi) « inconnu ». Je pouvais par contre me glorifier de m’être investi à corps perdu dans l’apprentissage de mon art, ne reculant devant aucune tâche ingrate. Je m’étais battu un nombre incalculable de fois jusqu’à la mort, issue fatale qui nouait souvent le sort de mes rôles. Si en dehors du cinéma, je menais une vie sans grand éclat, j’étais devenu brillant expert dans l’art de mourir sur grand écran. Je simulais à la demande le complet éventail des agonies, les conventionnelles comme les plus invraisemblables. Je me rendais compte, à cette période, qu’en entretenant ma forme physique, on m’offrirait encore longtemps de nombreuses morts à contrefaire. Il ne me restait plus qu’à souhaiter que mon aptitude paierait un jour et qu’à l’instar d’une oasis dans le désert, il émergerait une renommée de ce tas de corps sur pellicule. Ce qui ne m’empêcha pas d’endurer une ultime avanie en apprenant par mon agent, John Redway, que la Hammer Films, prête à réaliser un remake en couleurs de Frankenstein, l’avait prié de leur recommander un comédien capable de jouer la créature. 

– Qu’en pensez-vous ? me proposa-t-il. 

Je n’y réfléchis pas bien longtemps. Il m’apparut plus qu’évident que je n’y gagnerais nulle renommée, mais ayant vu Karloff camper le personnage en 1931, je ne doutais pas du grand défi à relever d’un point de vue purement technique. Au demeurant, mes espérances de me faire connaître comme jeune premier s’étaient évanouies depuis longtemps. J’informai John que j’acceptais, vit le producteur Anthony Hinds et le cinéaste Terence Fisher, puis obtins le rôle."

Le remake de Dracula (page 233)

"Sur la lancée de mon « annus mirabilis » – ou devrais-je dire « horribilis » –, mon troisième tournage marquant, troisième remake d’un grand classique et troisième personnage connu sous d’autres traits que les miens, fut Dracula (en France, Le Cauchemar de Dracula et Horror of Dracula aux États-Unis). Plus que toute autre, cette expérience changea la donne. Mon nom était soudain célèbre, mon premier fan club se forma et je pouvais enfin m’offrir un véhicule d’occasion. Comment ne pas être reconnaissant ? Mais j’y acquis dans le même temps – on me pardonnera cette expression – l’approbation de Belzébuth, le troisième clou et le dernier avec lequel je scellai mon sort. Si le personnage de Dracula peut s’évanouir dans la nature, les comédiens l’interprétant n’ont aucune chance d’en réchapper."

1961 : un mariage, deux films (pages 264-266)

"Échaudé par mes précédentes fiançailles, je résolus d’en réduire au maximum la durée. Pensant pouvoir caser notre mariage entre un film qu’il me restait à tourner et un planning qui s’annonçait chargé pour le printemps, nous arrêtâmes la date au 17 mars 1961, un mois avant mon trente-neuvième anniversaire. 

(...) Le film prévu avant le mariage s’intitulait Hurler de peur (Taste of Fear / Scream of Fear) d’après un solide scénario de Jimmy Sangster et réalisé par Seth Holt, ancien monteur qui se révéla l’un des meilleurs cinéastes de Grande Bretagne. On m’y confia le rôle sympathique d’un médecin de famille à l’accent français. Cette production compta parmi les plus grandes réussites de la Hammer, (la meilleure étant sûrement Méfiez-vous des Inconnus – titre belge de Never Take Sweets from a Stranger, dans lequel je n’apparus pas). 

(...) Comme le temps nous manquait, nous renonçâmes à une véritable lune de miel, nous contentant d’abord d’un petit week-end, car à l’aube du lundi suivant, je commençais à tourner Le Narcisse jaune intrigue Scotland Yard (The Devil’s Daffodil / Das Geheimnis der gelben Narzissen). Nous optâmes d’ailleurs pour une série de courts voyages, sur toute l’année, entre chaque film, en commençant par ce détour à Brighton. 

(...) pour Le Narcisse jaune, je devais apprendre une double ration de dialogues, – comme pour Les Mains d’Orlac –, cette fois en anglais et en allemand. Dans ce polar teuton inspiré d’Edgar Wallace (qui, en Allemagne, jouissait alors d’une énorme popularité), je tenais le rôle d’un détective chinois nommé Ling Chu pour lequel je devais contrefaire un accent asiatique... dans les deux versions !"

"Nous vînmes à Rome pour y filmer Hercule contre les vampires, une traduction aussi trompeuse qu’opportuniste de Ercole al Centro della Terra (littéralement « Hercule au centre de la Terre »), avec Reg Park, « M. Univers », dans le rôle-titre. J’y interprétais Lico d’Ecalia, démoniaque souverain des enfers qui, à la fin, disparaissait dans une subite gerbe de flammes. Sur les affiches d’exploitation, on m’ajouta des crocs de vampire, que les concepteurs avaient dû me voir porter dans quelque autre film. Mais au final, peu importa, car le spectacle, qui ne se prenait pas très au sérieux, eut les faveurs du grand public en Italie. On y retrouvait la ravissante Leonora Ruffo. La mise en scène, quant à elle, était confiée à Mario Bava (portrait craché de Totò) qui surgissait souvent dans le champ de la caméra avant de donner l’ordre de couper. 

Cette année-là, la seule fausse note survint à Hambourg, sur le tournage entièrement joué en allemand de L’Orchidée rouge (Das Rätsel der Orchidee Roten), inspiré d’Edgar Wallace. J’y interprétais un agent du FBI traquant des gangs américains venus sévir en Angleterre. Je me brouillai avec le metteur en scène (moi qui pourtant m’étais juré de ne jamais le faire), car ses manières dictatoriales m’étaient devenues insupportables. Oser ainsi dénigrer sans tact l’accent américain que je donnais à mes répliques allemandes !" (page 271)

Un désastre (pages 274-275)

"Le premier pays que nous rejoignîmes fut l’Allemagne de l’Est à l’occasion du tournage de Sherlock Holmes et le collier de la mort (Sherlock Holmes und das Halsband des Todes), inspiré du roman La Vallée de la peur. Exceptés quelques plans filmés en Irlande, l’essentiel des prises de vue se fit à Spandau où notre projet, à première vue, bénéficiait de solides atouts : une réplique confondante de réalisme du 221B Baker Street, Terence Fisher à la mise en scène et l’excellent Thorley Walters en Dr Watson. C’était à moi qu’il incombait d’interpréter le plus fameux des enquêteurs. Je lui ressemblais sur bien des points et n’eus pas trop à me forcer pour adopter ses manières brusques. D’éminents acteurs allemands venaient par ailleurs compléter notre distribution. Mais rien n’y fit. À l’arrivée, le résultat fut désastreux. 

La prise de son directe se révéla inutilisable. Au lieu de nous faire revenir pour en effectuer la post-synchronisation, d’autres acteurs furent recrutés pour doubler le film, y compris la version anglaise. Le thème musical était affreux, une mélodie anachronique de style jazzy. En travaillant avec Leon Askin sur une scène qui se déroulait dans des égouts, je fis moi-même une trouvaille digne d’un roman de Conan Doyle. La puanteur nous y sembla nettement plus forte qu’à la normale – même pour des égouts – si bien que, poussant plus loin l’enquête, nous découvrîmes que les locaux avaient servi à la fabrication de gaz toxiques pendant la guerre. Quiconque un peu superstitieux (tel qu’un acteur) eût pu y voir un mauvais signe pour notre film."

Mario Bava

"Puis je rejoignis une nouvelle fois le formidable metteur en scène Mario Bava pour endosser le rôle byronnien de Kurt Menliff dans Le Corps et le Fouet (La Frusta e il corpo), où je flagellais à satiété la chair blanche de la sublime et « masochiste » Daliah Lavi. Sans m’attarder pour prendre une pause, percevoir mes appointements, ni même changer de plateau de tournage, j’interprétai un ancien SS balafré dans La Vierge de Nuremberg (La Vergine de Norimberga), où les généreuses courbes du sarcophage hérissé de pointes éclipsa presque l’héroïne. Pour incarner mon vénéré maître, un général SS martyrisé au point de finir en crâne vivant, le Yougoslave Mirco Valentine fut exposé aux pires tortures lors des séances de maquillage. Pour une fois, je savourai ma chance de contempler en toute quiétude un autre que moi prendre à sa charge la part ingrate de l’entreprise. 

Nous descendîmes vers une bâtisse de style gothique située au sud de l’Italie pour y tourner La Crypte du Vampire (Maledizione dei Karnstein), une libre évocation de Carmilla de Sheridan Le Fanu. On me gratifia du grand honneur d’interpréter le comte Ludwig von Karnstein, noble père d’une portée de vampires lesbiennes. Reprenant la route dans le sens inverse, nous terminâmes ensuite sur une bonne note en rencontrant pour la première fois Paul Maslansky sur le tournage de sa production Le Château des morts-vivants (Castello dei Morti Vivi). " (pages 276-277)

Fu Manchu

"Si le remake d’un grand classique se révèle parfois un très bon film, on peut rarement en dire autant des épisodes qui lui succèdent. Je n’ai jamais eu à rougir ni du premier Dracula ni du premier Fu Manchu (le mal en personne, le plus mortel des périls jaunes imaginé par Sax Rohmer). Malheureusement, dans toutes les suites qu’ils engendrèrent, les occasions ne manquèrent pas de refroidir mon enthousiasme. Cela étant dit, j’admets moi-même m’être complu à incarner ces deux vermines plus que de raison, car, après tout, il s’agissait de mon gagne-pain. À chaque fois que je me résignais à endosser la cape du comte ou la tenue du mandarin, je me faisais l’effet d’un champion de boxe qui remettait son titre en jeu : si je parvenais à me maintenir sur mes deux jambes durant tout le match – me persuadai-je – comment pouvais-je perdre le combat ? J’entretins donc cette espérance au fil des ans, me défendant très vaillamment, toujours vainqueur en terme de score, mais mis KO au dernier round. Entre 1965 et 1968, j’interprétai à cinq reprises le personnage de Fu Manchu. À peine revenu de Suisse dans l’état dépressif que j’ai décrit, j’eus la chance inespérée de travailler à nouveau avec Don Sharp, un cinéaste d’une rigueur aussi constante que salutaire. Je ressentais un grand besoin d’être dirigé par quelqu’un de sûr, et il était sans aucun doute le metteur en scène le plus indiqué. En temps normal, je me prépare aux prises de vue en tenant compte que le scénario ne sera suivi que dans ses grandes lignes ; en premier lieu, parce qu’il est voué à évoluer en cours de tournage et qu’un acteur ayant cru bon de l’apprendre par cœur s’exposera à de cuisantes désillusions ; en second lieu, parce qu’il vaut mieux laisser une chance aux bonnes idées de se développer spontanément sur le plateau. Or je savais qu’avec Don Sharp, pas une seule ligne ne serait changée. Lui qui passait plus d’une année à effectuer son découpage ne se lançait dans le tournage qu’après avoir tout planifié dans le moindre détail ; il entendait faire respecter son scénario à la virgule et au mot près. Nous filmâmes Le Masque de Fu Manchu (The Face of Fu Manchu) en Irlande où la veuve de l’auteur, qui nous accompagna, m’assura que je ressemblais énormément à l’Oriental que son mari avait croisé par une nuit brumeuse dans le centre de Londres ; sortant de sa Rolls accompagné d’une élégante jeune Eurasienne, cette haute silhouette lui avait inspiré le personnage de ses romans. On me confirma qu’au nord de Pékin, certains Chinois sont aussi grands que des Texans. (...) Me transformer en Fu Manchu était en soi une dure épreuve : la séance de maquillage nous réclamait deux heures et demi. Vous parlerai-je de mon inconfort ? Paré du masque, je restais figé ; plus aucun muscle de mon visage ne devait bouger. Ne restait plus que mon regard pour exprimer des sentiments. Par-dessus le marché, mes fausses paupières m’interdisaient de cligner des yeux." (pages 295-296)

"Dans la période où fut tourné le tout premier Fu Manchu, je participai à deux titres phares de la Hammer : Dracula, Prince des Ténèbres (Dracula Prince of Darkness) et Raspoutine, le moine fou (Rasputin the Mad Monk), qui, lui, mérita bien son succès." (page 298)

"Les producteurs de films d’horreur ne cessaient de venir à ma rencontre quand, de mon côté, je cherchais surtout à m’investir dans d’autres registres, trouvant parfois satisfaction, ne ménageant pas mes efforts et relevant quelques défis. Parmi ceux-là, je figurai dans La Nuit de la grande chaleur (Night of the Big Heat), un petit récit de science-fiction mettant en scène une invasion d’extraterrestres protoplasmiques. Ces créatures très ovoïdes gâchèrent le suspense, car elles étaient aussi décevantes que le chien de l’enfer de Sherlock Holmes et les serpents caoutchouteux de la gorgone. Leur déplacement dans le cosmos se faisait au gré d’un rayonnement et d’une chaleur dignes des tropiques. Afin de faire croire que le thermomètre s’était hissé à quarante six, Peter Cushing, Patrick Allen et moi-même jouâmes nos rôles en bras de chemise, pendant que les femmes se promenaient en bikinis. Ce qui n’aurait pas posé problème si nous n’avions tourné ce film au cœur de l’hiver et en pleine nuit. Pour simuler les tâches de sueur, tous nos vêtements étaient enduis de glycérine." (page 304)

Le seul western... (page 305)

"Évoluant par ricochets de genre en genre, tout comme le fou se déplaçant sans crier gare d’un bout à l’autre de l’échiquier, j’étais sur le point de célébrer mes cinquante ans quand j’apparus dans le seul western de ma carrière (une expérience que j’aurais renouvelée avec plaisir). Il s’agissait d’Un Colt pour trois salopards (Hannie Caulder) tourné en Espagne et dont l’action se situait au Mexique. Les coups de feu fusaient de toutes parts, Raquel Welch en était la vedette et j’y incarnais un mercenaire à la retraite (avec cigare et chapeau de paille). Loin des plateaux, les habitants d’Almería reconnurent le diable en personne sous ma coiffe, se dépêchant d’écarter les enfants sur mon passage et esquissant un signe de croix pour conjurer le mauvais sort."

Enfin un James Bond (page 311)

"Au cours d’un déjeuner au White Elephant à Londres, le cinéaste Guy Hamilton me proposa de jouer le rôle-titre, une belle fripouille nommée Scaramanga (en référence à un ancien camarade d’Eton que Ian détestait). Avais-je pris connaissance du roman ? L’ayant bien lu, je savais déjà que l’espion anglais était chargé de supprimer ce tueur à gages prompt à montrer son habileté en abattant tous les oiseaux de compagnie d’une dame vivant dans un bordel jamaïcain. Je répondis que j’acceptais le rôle avec plaisir. – Ah ! soupirai-je. Je n’y croyais plus ! Ce n’est pas trop tôt ! – Un jeu d’enfant, me confirma Guy imperturbable. Pourtant la tâche ne fut pas aisée, même si le tournage fut agréable dans son ensemble. Je m’estimai plutôt gâté par le scénario : après Goldfinger, Scaramanga était sans doute le mieux écrit des personnages antagonistes de la série. "


2 commentaires:

  1. Sacré Bonhomme, ce Christopher Lee !
    Merci pour les morceaux choisis.
    Au fait, y aura-t-il encore des raretés de films proposés sur ton blog ?

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    1. Je ne traduis plus, ma profession me comble et mes loisirs sont tout autres maintenant. De beaux inédits apparaissent de temps en temps sur d'autres blogs, la continuité semble donc assurée.

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